Écrire contre l’effacement : les vies intérieures d’une femme – Anne Laurichesse

Sevcan Atak

Dans Les Vies de Louise, Anne Laurichesse raconte l’histoire silencieuse mais profonde de femmes capables de faire tenir plusieurs vies dans une seule. Les amours de Louise, sa maternité, sa solitude et ses transformations intérieures se déploient dans le temps, portées moins par de grands événements que par une succession de fractures infimes. Dans cet entretien, nous avons échangé avec Laurichesse sur le monde intérieur des femmes, sur la littérature comme refuge ou comme lieu de confrontation, et sur ces moments où la vie d’une femme se fragmente ou recommence.

Du réel à la fiction : écrire pour comprendre ce qui se joue derrière les masques

 Lorsque vous écrivez, vous inspirez-vous généralement d’histoires réelles ou créez-vous entièrement votre propre fiction ?


*Je m’inspire généralement d’histoires vraies, d’histoires ancrées dans le réel. La fiction, pour moi, doit aider à comprendre le réel, à saisir, derrière les masques que l’on porte, les rôles qu’on joue en société, ce qui nous anime réellement, profondément. La vie intérieure des gens, cette suite d’émotions, souvenirs, désirs, pulsions, regrets, doutes, etc. est ce qui m’intéresse. J’essaie de comprendre ce qui se cache derrière chaque geste, chaque décision.


Je pars d’une vraie personne, comme ma mère, par exemple, mais je la transforme en personnage. Car le réel est toujours plein de trous, de vides que l’écriture permet de combler. La fiction permet de donner de l’existence, de la “chair” à ce qui a été vécu mais est tombé dans l’oubli, dans le silence de l’Histoire. Comme le dit Faulkner l’écriture doit servir à montrer l’opacité des êtres, la confusion qui les anime.

Je peux partir aussi d’une sensation, d’une émotion liée à une personne ou à un lieu. C’est à partir de cette expérience singulière que j’écris. L’écriture chez moi naît de détails minuscules mais qui prennent corps dans l’écriture.

➩ Suivez-vous la littérature contemporaine ?Parmi ces auteurs, lesquels vous ont influencé ?

*Oui, je suis de près la littérature contemporaine et beaucoup d’auteurs et d’autrices m’ont influencée. Parmi les auteurs qui ont eu un fort impact, j’en choisis 4 sur une liste immense. D’abord, il y a eu Proust, pour la justesse de son analyse des rouages de l’aristocratie, de ses codes immuables, pour son humour, son analyse fine du désir qui révèle notre vrai moi, pour l’importance des sensations qui font ressurgir tout le passé et permettent l’accès à une réalité plus vaste que le réel, pour la fluctuation, l’intermittence des sentiments, l’insaisissable et fluctuante nature des êtres, des choses, des émotions. Ensuite je choisis Le Clézio dans le livre Désert pour la beauté de ses descriptions du désert et de la vie des nomades. Mon 3ème choix est le poète Christian Bobin pour la beauté de sa poésie ancrée dans le réel . Le quatrième auteur est Albert Camus dont j’aime la philosophie humaniste, sa théorie sur l’absurde et celle de la révolte.  En ce qui concerne les femmes, j’en citerai 4, comme pour les hommes, même s il y en a beaucoup plus. En premier vient Virginia Woolf. C’est elle qui m’a fait rentrer dans la vie intérieure de ses personnages, par ce qu’on appelle en français le “flux de conscience”**, ce qui permet de toucher au plus près le mouvement de la pensée, les émotions, les troubles, les contradictions, les sensations fugitives qui traversent les personnages. Elle arrive à mettre en mots ce qui relève de l’indicible. Le temps se dilate ou se réduit selon les moments de la journée et un moment de vie peut être vécu différemment selon chaque individu. Un détail peut être perçu de manière singulière. Elle insiste sur l’importance de la subjectivité qui dirige les actions et les relations humaines. Et bien sûr elle a montré que les femmes ont besoin d’une “pièce à elles” pour écrire. La deuxième écrivaine qui m’a inspirée c’est Colette pour la beauté de ses descriptions de la nature, comme dans Les Vrilles de la vigne. La troisième, c’est Marguerite Duras pour sa manière de décrire la complexité des sentiments et des relations humaines. Elle a aussi beaucoup réfléchi à l’écriture. Enfin la 4ème que je citerai dans cet entretien, c’est Annie Ernaux pour son écriture sobre, mais précise, les thèmes qu’elle a traités comme la honte sociale, le déterminisme, les choix individuels face aux injonctions sociales. C’est une oeuvre engagée, féministe qui sait mettre en avant des vies ordinaires, mais dont la portée est universelle. Elle parle aussi du temps qui passe et lutte contre l’effacement.


 Le titre de votre roman, Les vies de Louise, évoque non pas une seule vie, mais une pluralité d’existences.
Selon vous, à quels moments la vie d’une femme se fragmente-t-elle ou recommence-t-elle ? Que représentent, pour vous, les ruptures qui jalonnent la vie de Louise ?

*Comme Claire Marin, philosophe française, je pense que nos vies sont faites de ruptures. La rupture est au cœur de nos vies. On l’associe souvent à la perte, à la séparation, à quelque chose de négatif, mais la rupture permet aussi de se libérer, de se désenclaver, de se transformer. C’est une notion pleine d’ambivalence. L’immobilité peut être mortifère, car elle enferme. Il faut des ruptures pour rester vivant. C’est en rompant avec sa famille que Louise peut se libérer, même si au début la rupture avec ses parents est déchirante, culpabilisante. La rupture vient souvent après une rencontre qui se trouve en dehors du cercle familial. Je pense que c’est la rencontre avec l’altérité, avec l’Autre, qui crée les premières ruptures. Ces rencontres peuvent être douloureuses mais elles peuvent aussi être fructueuses, enrichissantes. Louise rompt avec sa famille pour fuir une injonction paternelle. Grâce à cette rupture elle va devenir autre, plus sûre d’elle, moins soumise à l’autorité paternelle. 

blank

Pour moi, chaque vie est faite de ruptures, donc de plusieurs vies. Dès qu’il y a une rencontre, une naissance, une perte, une séparation, une mort, il y a rupture. On est multiple, car chaque épreuve traversée, chaque être rencontré, chaque sensation vécue est unique, différente des autres. La rupture façonne nos vies. C’est pour cela que j’ai appelé ce livre Les Vies de Louise, car elle vit plusieurs vies : avec ses parents, avec Paul, avec sa sœur Marthe, avec son ami Mathias et sa femme Monique, avec Roger, avec Simon, avec Claudine. Les ruptures qui jalonnent la vie de Louise représentent la vie même, faite de discontinuité, d’instabilité. Ses rapports avec sa famille en sont le symbole. Elle y est très attachée, mais elle sait s’en détacher, s’en libérer, puis elle va s’en rapprocher de nouveau car la famille, même si elle est le lieu de crises, de tensions, reste celui où on tisse des liens très forts et des loyautés tacites y existent. Louise n’abandonne pas sa famille même si elle a rompu avec ses parents à un moment de crise profonde. 

 Les amours de Louise, sa maternité et sa solitude s’entrelacent tout au long du roman.
En écrivant la tension entre l’amour et la construction de soi chez une femme, quelle émotion vous a le plus déroutée ou mise en difficulté ?

*Sur les rapports entre la construction de soi et l’amour, il est clair que, pour moi, vivre une histoire d’amour renforce l’estime de soi car tomber amoureux donne à l’amoureux le sentiment d’exister plus pleinement, d’être reconnu dans sa singularité. Or, chez Louise le fait d’aimer est critiqué par ses parents. C’est une source de tensions, qui, va, chez Louise, jusqu’à la fuite et au renoncement. Si on ne se sent pas validé dans son histoire d’amour, la construction de soi est très difficile car cela creuse en soi des questions d’ordre existentiel : pourquoi mes parents ne me soutiennent, pas ? Ai-je fait un mauvais choix ? Cela abîme énormément l’estime de soi et donc la construction de soi. Il est très difficile de se construire en tant qu’individu si les parents ne soutiennent pas un choix amoureux. Cela s’apparente à une dévaluation de soi. En ce qui concerne la tension entre l’amour et la construction de soi, moi ce qui m’a le plus déroutée chez Louise, c’est que tomber amoureux peut être destructeur lorsqu’il n’a pas l’assentiment de la famille. Dans la construction de soi, en tout cas, à l’époque (pas si lointaine) de Louise (on parle des années 1940-1950-1960), le poids de la famille était considérable ainsi que l’appartenance à un groupe social. Il ne pouvait pas y avoir de mélange entre deux individus de classes sociales différentes et c’est cette interdiction tacite qui détruit l’amour et fait douter Louise jusqu’à la faire renoncer à cet amour qui, pourtant, l’habite tout entière. L’amour, normalement, aide à se construire, mais, dans l’histoire de Louise cet amour interdit la détruit. Heureusement, Louise va apprendre à aimer de nouveau. D’une manière peut-être plus réfléchie qui la libère de la soumission au père. Son amour pour Roger l’aide à construire une Louise plus solide, plus stable, moins soumise.

blank

 Louise est souvent silencieuse ; elle porte ses émotions plus qu’elle ne les exprime par de grandes paroles.
Le silence est-il, selon vous, une forme de protection dans le monde intérieur des femmes, ou bien un cri étouffé ?

*Le silence est une notion très ambivalente : il est à la fois protecteur et destructeur. Il peut être choisi ou subi. Il peut permettre la réflexion, le recueillement, la méditation, la reconnexion avec soi-même. Mais il peut être contraint pour réduire au silence quelqu’un, l’invisibiliser. On se tait parfois pour se protéger ou protéger quelqu’un. Le silence tait aussi des secrets, souvent, douloureux. Les femmes, à l’époque de ma mère et de ma grand-mère se taisaient. Peut-être parlaient-elles entre elles, mais elles n’étalaient pas leur souffrance intime. Parler, c’était vécu comme quelque chose d’indécent. Et puis les grands chagrins ou certaines expériences vécues, comment trouver les mots pour les communiquer ? C’est très difficile. Certaines douleurs résistent à la parole, submergent le sujet. Le silence taisait la honte de soi, de ses origines sociales, de son sentiment de ne pas être à la hauteur. Les femmes se protégeaient dans le silence, dans une sorte de forteresse intérieure, mais le silence qui étouffe des douleurs est à l’origine de beaucoup de souffrances que la parole aurait pu libérer. Le silence peut être une forme de protection. Je me tais pour ne pas faire de mal ou me faire du mal, mais le silence peut être subi, il est alors « un cri étouffé » ; il est les deux. 

 Dans votre roman, la maternité n’est pas idéalisée, mais présentée dans toute sa complexité humaine.
Pensez-vous qu’il soit possible de trouver un équilibre entre être mère, femme et individu, ou ce conflit est-il inévitable ?

*La maternité est une rupture dans la vie d’une femme car de femme et/ou épouse, elle devient « mère ». La maternité va lui conférer une place nouvelle, avec des responsabilités nouvelles. Et, si elle est en couple, sa relation avec l’autre partenaire va forcément être bouleversée, ébranlée, atteinte. Je crois qu’il est très difficile de trouver un équilibre entre ces 3 pôles : rester soi, être mère et être une femme. Pour moi, le conflit est inévitable car une mère va devoir s’occuper d’un bébé, rester une épouse et soi en même temps. Comment arriver à tenir ces 3 « pôles » de manière harmonieuse, équilibrée ? Le côté maternel va l’emporter chez certaines femmes ou bien le côté « épouse ». D’autres vont essayer de rester « elle-même », mais je n’y crois pas trop. Chez Louise, le fait d’avoir eu Simon va changer sa vie à jamais. Il va « habiter » Louise. Claudine, elle, va la tirer vers la joie. La maternité, même si elle signifie la puissance féminine (ce pouvoir de donner la vie que n’ont pas les hommes), ne doit pas être idéalisée car la maternité signifie fatigues, pénibilité de la grossesse, de l’accouchement, responsabilités, charges énormes (pour nourrir, protéger, élever l’enfant) qui pèsent le plus souvent sur la mère. Elle ne doit pas, pour autant, être considérée comme une aliénation. Elle ne l’est pas pour moi ; elle doit, au contraire, être considérée comme une expérience absolue, quand elle est choisie et désirée. La maternité devrait avant tout être vue comme un acte d’amour. Cette dimension est souvent occultée or la maternité est souvent le fruit d’un amour, même si, de nos jours, il existe de multiples façons d’être mère. 

blank

 Dans la vie de Louise, l’art, la littérature et la pensée semblent jouer le rôle d’un refuge discret.
La littérature est-elle, selon vous, une échappatoire pour les femmes, ou au contraire un lieu de confrontation plus profonde avec le monde ?

*Pour Louise, l’éducation, la lecture, la littérature et l’art jouent un rôle essentiel pour l’aider à échapper à son milieu social (petite paysannerie). En cela, elle est ce qu’on appelle, en français, une « transfuge de classe ». C’est ce qu’Annie Ernaux a beaucoup étudié dans ses romans ainsi que Didier Eribon, sociologue. C’est grâce aux études, que Louise va devenir professeur et s’élever au -dessus de sa classe d’origine, tout en gardant la conscience de cette rupture. Cela crée, chez elle, un conflit intérieur. Elle ne se sentira jamais à sa place parmi les gens de la bourgeoisie, et elle sentira aussi le décalage avec ses parents, mais elle ne s’en éloignera pas. Au contraire, elle leur restera fidèle.  La littérature peut être une échappatoire, car elle a ce pouvoir extraordinaire d’ouvrir les portes de l’imaginaire, elle fait découvrir d’autres univers, fait rencontrer des personnages multiples, divers, fait vivre « d’autres vies que la sienne », etc. Mais, je pense que la littérature permet de se confronter avec d’autres pensées que la sienne, de côtoyer au plus près des visions du monde très différentes, la littérature doit être un choc, elle doit émouvoir, déstabiliser, nous aider à « mieux » penser, remettre en cause nos vues stéréotypées du monde, de la vie. La littérature doit nous bouleverser au sens émotionnel et intellectuel. 

 Les désillusions, les pertes et les renaissances de Louise donnent au roman une forte profondeur psychologique.
La psychologie était-elle pour vous un outil conscient au moment de l’écriture, ou s’est-elle imposée naturellement à travers le personnage ?

*La psychologie s’est imposée naturellement à moi pendant l’écriture. Elle est venue pour donner de la densité, du poids à mes personnages. Elle permet de mieux comprendre leurs choix, leurs décisions, leurs doutes, leurs émotions visibles ou cachées.  

 Tout au long du roman, l’expérience féminine apparaît comme une transformation progressive inscrite dans le temps.
Quelle différence intérieure entre la jeune Louise et la Louise plus mûre vous a le plus marquée ?

* La jeune Louise est soumise à ses parents, aux injonctions du père en particulier, qu’elle craint et qu’elle admire aussi. La Louise, plus mûre, est moins soumise, mais elle comprend le poids de l’attachement à la naissance de Claudine et, surtout, de Simon.  Nous sommes des êtres de liens, interdépendants. Chaque vie dépend d’une autre ou de plusieurs autres. Se pose aussi la question de la fidélité. Fidélité à quoi, à qui. En acceptant de s’ouvrir à l’amour de Roger, elle sait aussi que son amour pour Paul restera. Et cela la libère. Elle comprend que l’amour ne doit pas enfermer, mais libérer. Et puis, il existe toujours un contrepoint à la misère, à la souffrance. Ce qui m’émeut le plus chez Louise, c’est son acceptation de l’irréparable : la mort de Simon, qui en est la représentation la plus douloureuse. Il y a des pertes irréparables, mais l’attachement persiste au-delà de tout.

blank

 Les vies de Louise raconte une histoire intime, et pourtant beaucoup de femmes peuvent s’y reconnaître.
Cette dimension universelle vous semble-t-elle venir d’une mémoire émotionnelle commune aux femmes ?

* Je pense que beaucoup de femmes ont pu se reconnaître ou se reconnaissent en Louise, car Louise contient toutes les femmes : une femme amoureuse, une femme qui subit les injonctions paternelles, une femme « empêchée », une femme qui souffre et qui fuit, une femme qui part et qui revient, une femme qui retrouve l’amour, qui ne s’abîme ni dans le regret, ni dans le ressentiment, une femme qui puise ses ressources dans la littérature, dans l’art, puis dans la maternité. Une femme qui doit faire des choix difficiles et les prend dans la solitude et le silence. Elle fait face à un enfant malade, mais elle ne s’enferme pas dans le chagrin, c’est une femme qui se bat, qui choisit de vivre, de transmettre à sa fille la joie qui vient avec le goût du vrai et du beau. Mais cela ne l’empêche pas de douter. C’est, en effet, une femme qui cherche, qui doute, qui se ferme, puis s’ouvre. C’est une femme incarnée, vivante, désirante.  Je pense, en effet, qu’il y a quelque chose qui appartient en propre aux femmes, à cause de leur nature biologique. Et, surtout, quand elles deviennent mères, il y a quelque chose qui les réunit, la profonde angoisse de perdre l’enfant qu’elles mettent au monde. Je crois donc qu’il y a une destinée commune aux femmes, mais, je crois aussi beaucoup au singulier, comme Julia Kristeva, psychanalyste, philologue et écrivaine qui se démarque de Simone de Beauvoir, qui a parlé « des femmes » ou de Jacques Lacan qui, lui, a parlé de LA femme. Julia Kristeva croit au destin singulier de chaque femme. Pour elle, comme pour moi, chaque femme est singulière. J’aime cette phrase de Julia Kristeva, je la fais mienne : « On naît femme, mais JE le deviens. »  Elle réaffirme l’importance du singulier, de l’individu, face au groupe. 

 Louise nous offre un portrait féminin plus fragile, mais aussi plus vrai, loin du mythe de la “femme forte”.
Que pensez-vous de cette injonction, en littérature, à faire des femmes des personnages nécessairement forts et résistants ?

* Oui, Louise est une femme qui souffre, qui doute, qui a du mal à accepter la mort de son enfant, qui se pose beaucoup de questions, elle est en effet, loin de tous les clichés de la femme forte que véhiculent tous les poncifs modernes. En effet, c’est maintenant devenu la norme de montrer des femmes fortes, « puissantes ». L’idée est, en effet, de réhabiliter la femme, de casser cette image de la femme fragile, soumise, véhiculée par des siècles de patriarcat. La femme étant connue comme « le sexe faible » ou le « deuxième sexe ». Mais moi je m’insurge contre les nouvelles normes, les nouveaux dogmes, qui essaient d’effacer une partie de la dimension propre à chaque être humain : nous sommes tous, hommes et femmes, des êtres fragiles, par moment, forts à d’autres moments. J’ai essayé, avec Louise de décrire une femme dans toutes ses dimensions, de force et de fragilité, comme j’aurais pu le faire pour un homme. D’ailleurs, avec Roger, je montre à la fois un homme fort et faible aussi, par certains côtés. Car nous sommes les deux, en tant qu’individus. Comme les hommes, les femmes sont fortes et fragiles. C’est maintenant aussi un dogme ou une norme venant du développement personnel que les femmes, comme les hommes, doivent être résilient-e-s, mais, à mes yeux, cela peut devenir une injonction dangereuse : si tu n’es pas résilient-e, c’est que tu es faible. Cela s’inscrit dans une vision capitaliste de l’humanité : seuls les forts, les compétitifs triomphent, vision à laquelle je ne souscris pas du tout. Comme en psychanalyse, il faut reconnaître, en chaque individu ses capacités de force, de résistance, mais ne pas en faire un dogme. Il ne faut pas nier les moments de faiblesse qui fondent l’humanité tout autant que les moments de force. Sinon cela peut entrainer la culpabilité, transformer la souffrance en échec et non en expérience vécue, banaliser la violence, encourager le déni, empêcher d’agir car ce qui n’a pas été élaboré, force à tenir et peut conduire à un effondrement intérieur du sujet qui est clivé, non reconnu dans sa souffrance. 

 D’après vous, qu’est-ce qui motive les femmes à écrire leurs propres histoires ?

* A mes yeux, ce qui peut motiver une femme à écrire sa propre histoire, c’est avant tout les non-dits, les silences. En tout cas, c’est ce qui est à l’origine de Les Vies de Louise.  Mais là encore je ne crois pas à une distinction hommes femmes. Un homme aussi peut avoir été confronté à des non-dits, des silences, comme Laurent Mauvignier dans la Maison Vide (prix Goncourt 2025). L’écriture va aider à mieux cerner ce qui est flou, confus, ce qui est resté mystérieux, tu. Par l’écriture, on donne « chair » au silence.  On écrit autour d’un vide, d’un trou obscur, à une absence de transmission. Une histoire s’écrit à partir d’un manque, étayé par des témoignages imparfaits, des lettres, des discussions, des paroles entendues, mais le récit n’a pas été clair, on écrit cette histoire comme pour rapiécer un tissu troué. 

Ecrire une histoire peut aussi naître d’une émotion, de quelque chose qui nous a bouleversé, comme un deuil, la mort d’un enfant, d’une mère, ou un sentiment de culpabilité ou de honte. Certaines choses enfouies remontent à la surface et le besoin d’écrire naît. La beauté d’un paysage ou d’un lieu peut aussi nourrir l’envie d’écrire. 

 Pour conclure,
lorsqu’une lectrice referme Les vies de Louise, quelle émotion ou quelle question aimeriez-vous qu’elle emporte avec elle ?)

*En refermant Les Vies de Louise, j’aimerais que mon lecteur ou ma lectrice soit ému(e), bouleversé(e) par cette histoire de femme(s).   Mon idée était de lutter contre l’effacement, faire en sorte que Louise, après sa mort, ne tombe pas dans l’oubli. J’ai en tête cette idée, cette croyance que les êtres chers ne meurent pas, qu’ils vivent au creux de nous et ressurgissent quand on les convoque. Comme Annie Ernaux, j’ai essayé, à ma manière, en écrivant cette histoire, de lutter contre l’effacement. Dire aussi que certaines choses ne meurent pas, qu’elles restent par-delà la mort. Il y a comme un centre qui ne peut se défaire. Il y avait aussi l’idée d’écrire quelque chose de beau pour ma mère qui m’a transmis tant de belles choses, au-delà de son amour. Je voulais lui écrire une belle histoire car c’est elle qui m’a transmis l’amour des mots. J’aimerais aussi que les lecteurs-trices entendent la voix de toutes ces femmes invisibilisées par le temps, l’Histoire. Il y a cette idée de réparation, de renouer, par l’écriture, tous les fils que la vie éparpille, donner un ordre au chaos de nos existences, d’où l’image de l’arbre, du tilleul, autour duquel tous ceux et toutes celles que Louise a connu(e)s et aimé(e)s se rassemblent et de celle du portrait qui assure un lien, une continuité entre les différentes générations. Ecrire pour relier plutôt que rompre ou détruire. Il y a l’idée que, par l’écriture, quelque chose résiste au temps. 

**

On se place à l’intérieur de la psyché d’un personnage et ce qu’on va raconter du réel, c’est ce que ce personnage perçoit de la réalité autour de luiA la perception va se greffer une émotion qui vient, et puis un souvenir jaillit et enfin une association d’idée qui replonge dans un passé plus ou moins lointain. Puis vient se greffer une sensation d’ordre physique. Etc. 

Tous ces niveaux de conscience plus ou moins conscients : perception, émotion, souvenir, sensation physique, convergent, se mêlent. C’est ça le flux. 

On est au plus près du réel. 

On a accès à la vie intérieure